Sciences Po: les pétitionnaires savent-ils ce qu’ils signent ?

Publié le : 2 janvier 2013 - Mot Clés : , , , , , , , ,

Evidemment que la position des instances dirigeantes de Sciences Po ne tient pas. Evidemment que des irrégularités ont été commises, ne serait-ce qu’en votant l’extravagant salaire de Richard Descoings. Et le président de la Fondation nationale des sciences politiques sort non un joker mais une dame de pique quand il invoque n’avoir pas eu connaissance des dérives budgétaires et des dysfonctionnements qu’il avalisait par ses votes. Au mieux il passe pour un mandataire négligeant, au pire pour un imbécile, ce qu’il n’est pas comme ceux qui l’apprécient intellectuellement peuvent en témoigner. Evidemment, dans tous les cas de figure, le ministère de l’Enseignement supérieur est responsable du pataquès. Prétendrait-il, à son tour, qu’il ignorait tout des dysfonctionnement de l’école ? On retrouve là un vieux système de défense français : l’ignorance. Aussi longtemps que l’autonomie des établissements ne sera pas complète, aussi longtemps que siègera au-dessus des instances dirigeantes un ministère omniprésent, l’hyperprésident ( ?) qui fait tant peur à tant d’universitaires pourra toujours invoquer qu’il revenait au responsable en dernier ressort (la rue Descartes) d’intervenir. Imagine-t-on le recteur de l’université de Genève ou le vice-chancelier d’Oxford se défausser en disant : c’est la faute au ministère !

 

Dernièrement, les partisans de feu Richard Descoings ont sorti l’artillerie lourde[1]. Francis Fukuyama, Kishore Mahbubani, Edmund Phelps, pas moins, ont pris la plume pour soutenir Sciences Po, son projet pédagogique, ses ambitions scientifiques, son rayonnement international. Parmi les arguments de la défense, on lit d’abord que Descoings percevait un traitement inférieur «  au moins bien loti des directeurs d’Ivy League qui étaient ses interlocuteurs ». L’argument est consternant. Descoings était aussi nettement moins payé que Dany Boom, si l’on en croit le producteur Vincent Maraval[2]. Il faut rapporter le salaire de Descoings à celui de ses pairs en France, les présidents d’université publiques qui gèrent des paquebots de 50 000 étudiants, qui ont (parfois) un parcours de chercheurs d’excellence avec le lot de publications qui les situent parmi les meilleurs de leur discipline au plan international. Que le fossé entre leurs rémunérations (connues) et celle de Descoings (confidentielle jusqu’à ce que Médiapart la révèle) n’ait pas inquiété les membres du conseil de surveillance renvoie à la société de connivences. Ce qui ne retire rien, encore une fois, aux mérites entrepreneuriaux de Descoings. Installés qui à Singapour, qui à Stanford, qui à New York, les pétitionnaires invoquent encore le fait qu’ « en histoire, les résultats de Sciences Po à l’agrégation égalent ceux de l’Ecole normale supérieure ». J’aimerais savoir comment cet ésotérisme franchouillard a été traduit en anglais pour les signataires. Qu’est-ce que Phelps ou Fukuyama ont pu comprendre à ce morceau de texte quand il leur a été soumis ? Tous savent ce qu’est un doctorat (que Descoings n’avait pas), mais une agrégation ? A competitive examination for posts on the teaching staff of lycées…[3] ! A mon humble avis, pas de quoi éveiller l’intérêt d’un prix Nobel d’économie.

Bref, dans son genre Sciences Po est un excellent établissement, comme le sont dans le leur l’université de Strasbourg ou l’université Pierre et Marie Curie. Sciences Po est encore une parfaite illustration de l’impossibilité pour le ministère de l’Enseignement supérieur de mettre son nez partout. On ne dira jamais assez que les garants de l’intégrité d’une école ne sont pas les professeurs en poste, ni les mandataires extérieurs. Les anciens étudiants qu’indigne la cruauté des faits rapportés sont finalement les seuls garants à long terme de l’éthique de l’établissement dont ils sont sortis diplômés. C’est à eux de s’exprimer. C’est à eux de prendre le pouvoir. Ils y parviendront d’autant plus facilement en abondant la caisse des anciens de Sciences Po, ce que font les alumnis des grandes universités anglo-saxonnes, le modèle de référence des huit pétitionnaires.

 

 




[1] Le Monde, 28 décembre 2012, page 17

[2] Le Monde, 29 décembre 2012, page 16.

[3] Harrap’s

Vos avis et commentaires

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Posté par Chatelnox - Posté le 2 janvier 2013 à 20 h 04 min

Drôle mais vous ménagez la chèvre et le chou. Descoings était une canaille, entré par effraction dans un monde où les médiocres sont en surnombre. Il n’a pas eu de mal à se bâtir un fief, en raison de ses qualités multiples: socialo, homo, énarque. Le reste est rapine et bousculade. Le regretteront les membres de sa garde rapprochée.Pour avoir enseigné à Sciences Po (vacataire), il était plus méprisé qu’admiré. Mais il est vrai que ce milieu me semble peu enclin à l’admiration, par excès de narcissisme sans doute.

Posté par J. Lefait - Posté le 3 janvier 2013 à 8 h 01 min

On a du mal à comprendre l’attitude de Casanova. A ne fréquenter que des gens de pouvoir, économique et politique, il a singé leurs défauts. Et comme ça se passe en France, il a singé des attitudes naturellement autocratiques. Comportement étrange venant d’un homme qui se dit épris de Tocqueville. Mais on ne se refait pas, notamment au contact des énarques qui ont tendance à pulluler autour et dans Sciences Po.

Posté par parabellum - Posté le 3 janvier 2013 à 16 h 49 min

Descoings gagnait 25000 euros par mois! il faut le ranger parmi les thuriféraires du communisme. C’est cette engeance qui pousse les Français à exiger la décapitation des riches, Français pleins de ressentiment justifié qui poussent les entrepreneurs à l’exil. Descoings/Mélanchon, même combat.

Posté par J.P. Le Tréguois - Posté le 4 janvier 2013 à 8 h 14 min

Votre indulgence pour Casanova est incompréhensible: il a non seulement couvert l’indéfendable mais a pérennisé une situation scandaleuse en regard des usages français. Les autres pétitionnaires, que vous ne nommez pas, ont parfaitement raison d’exiger son départ.

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