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L’université, le temps des faussaires

Publié le : 3 février 2014 - Mot Clés : , , , , , ,

A tort considèrerait-on comme anodine l’affaire de plagiat qui secoue l’université de Neuchâtel. Certes, comparé à un crime de sang, à un délit financier ou un vol à l’étalage, un plagiat paraît bénin aux yeux du passant. De fait, le plagiat universitaire a peu de points communs avec la contrefaçon, dont on mesure l’impact délétère en termes économique et social quand elle vérole des secteurs comme la pharmacie, le textile ou l’industrie horlogère. Somme toute, le plagiat n’est-il pas une simple faute morale, autrement dit pas grand chose ? Le préjudice financier pour la victime, le plus souvent un autre universitaire, est en effet difficilement chiffrable. Le fautif s’est approprié le travail scientifique d’un collègue. Et, excuse souvent rencontrée, le plagiaire arguera que, pour avoir négligé les guillemets et la mention de l’auteur, il est d’abord un maladroit.

Aux yeux du grand nombre, l’affaire qui secoue l’université neuchâteloise paraît donc probablement anecdotique. Alors, beaucoup de bruit pour rien ? Nullement, car elle touche aux fondements de la société suisse.

L’enseignement supérieur, et tout particulièrement les hautes écoles universitaires, usinent un produit unique : de la connaissance fondamentale, un bien immatériel, doté d’une seule valeur d’usage. Dans tous les domaines et depuis presque un millénaire, la mission assignée à ceux qui font tourner ces établissements est de repousser les limites des savoirs. D’autres, en d’autres lieux, convertiront en marchandises, innovations et emplois les concepts et les démarches intellectuelles apprises. Notre présente prospérité doit beaucoup à la curiosité et à la rigueur intellectuelle de ces milliers d’universitaires qui, dans leurs laboratoires, parmi leurs étudiants, posent sans cesse de nouvelles questions, bousculent les connaissances acquises et montrent sur quoi peut déboucher la rigueur intellectuelle. Certes, sur la durée, beaucoup d’universitaires se muent en lémuriens, rabâchant leurs cours devant des auditoires crédules. Le mal est connu. Voilà à quoi servent les procédures d’évaluation instaurées depuis une vingtaine d’années : elles rappellent aux universitaires qu’une fois leur poste conquis, ils ne sont pas supposés se mettre en mode « auto cruising ».

D’un universitaire, la collectivité qui le finance attend donc à la fois qu’il poursuive des recherches originales et qu’il encadre la relève, préparant les jeunes esprits à la société future. Dotée d’un tel enjeu, la tâche est exaltante et est rémunérée en connaissance de cause : les intéressés, au nombre de 6300 en Suisse, se situent parmi le 1% des salariés les mieux payés du pays avec, spécificité propre à ce biotope, aucune contrainte d’objectifs.

 

Voilà aussi pourquoi la tournure qu’a prise l’affaire neuchâteloise est gravissime. Une affaire de plagiat, connue, a été étouffée et l’a été avec la complicité du milieu concerné. Dès l’affaire connue et avérée, et rien n’est plus facile de vérifier si un texte a été pillé ou non, le milieu attaqué aurait du exiger des comptes. Car c’est bien d’une attaque dont il s’agit. Les professeurs et collaborateurs scientifiques des hautes écoles ne sont pas en effet les employés de l’université. A l’EPFL comme à Oxford, ils sont l’Université, comme le rappelait Isidore Isaac Rabi, prix Nobel de physique 1944, interrompant le général Eisenhower, alors président de l’université de Columbia qui s’adressait à eux comme des employés. Faute d’exiger la neutralisation immédiate du plagiaire sinon son exclusion, c’est l’établissement, lisez les pairs, qui se trouvent tous mazoutés par cette affaire. Plagiaires ou fraudeurs lors d’un contrôle, les étudiants pris en flagrant délit ne pourront-ils alléguer la défense du professeur plagiaire non sanctionné ? « J’ai négligé les guillemets ! »  S’en remettre à la justice en cas de fraude avérée est certes nécessaire. Mais ça ne saurait exempter les pairs de faire leur propre ménage. Après tout, n’ont-ils pas placé ce professeur plagiaire sur une « short list » lors de son élection dans l’établissement neuchâtelois ? Puis ne s’est-il pas trouvé des pairs pour le considérer comme scientifiquement digne de les rejoindre ? Et qu’en est-il des évaluations régulières dont ses recherches ont dû faire l’objet ?  Sauf à considérer le Swiss Made (qui renvoie à une rigueur dont l’absence est ici considérée comme « de peu de gravité » par l’avocat du plagiaire), valable pour la seule horlogerie et la mécanique de précision, on comprend mal comment une imposture doublée d’un larcin, non seulement n’ait pu être détectée rapidement, mais ait été ensuite semble-t-il étouffée, au moins par certains collègues muets, variété locale d’omerta.

Vos avis et commentaires

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Posté par Voltaire - Posté le 3 février 2014 à 17 h 30 min

Vous auriez pu mentionner le nom du faussaire: Sam Blili. Originaire de Tunisie, ce professeur de sciences économiques vient du Québec, où il était en poste à l’université des Trois Rivières. Il a été recruté sur un dossier scientifique pour partie bidon. Le comité de sélection a été en dessous de tout. Il faut aussi le dire: comment ont-il pu retenir sur leur short list un bonhomme qui était déjà, à l’époque, un escroc?

Posté par Chatelnox - Posté le 3 février 2014 à 18 h 18 min

Mr Garçon, vous vous faites si souvent l’avocat de la Suisse sous toutes ses formes, que cet article vous fait remonter dans mon estime. Vous me paraissiez aveugle au point de cacher les infâmies qu’on trouve AUSSI en Suisse. Ainsi va le monde. Le problème, en l’espèce, est la passivité des “confrères”. A tant se montrer indulgents, se seraient-ils rendus coupables du même forfait? La question mérite d’être ouvertement posée, même si elle heurte les bonnes âmes.

Posté par Cri du coeur - Posté le 3 février 2014 à 23 h 21 min

Que Garçon se rassure: le plagiat est très populaire en France, notamment à Paris 8. Darde, MCF, s’est fait une spécialité d’en dénoncer les auteurs et les complices de cette sinistre farce. La lutte continue !

Posté par Tamerlan - Posté le 4 février 2014 à 8 h 05 min

Qu’un lecteur me détrompe si j’ai tort mais je crois que l’université de Neuchâtel est la seule Haute école universitaire suisse où les professeurs ont encore un statut de fonctionnaire. Serait-ce une des causes de l’affaire, autrement dit une indifférence collective vis à vis de cette affaire de plagiat?

Posté par D. Sibau - Posté le 5 février 2014 à 18 h 21 min

Très difficile en effet de stigmatiser le plagiat auquel se livrent nombre d’étudiants, en faisant du couper/coller et de tolérer que des confrères s’y livrent en toute impunité. Je plains le retour devant son public d’un tel escroc, et je pèse mes mots. L’intéressé était aussi un affairiste, si l’on en croit la presse suisse.

Posté par L. de la T. - Posté le 6 février 2014 à 10 h 32 min

En France, le plagiat n’existe pas. Et si tant est que certains seraient tentés de se livrer à la manoeuvre, le CNU est là qui, vigile impitoyable, crucifierait l’impétrant. Non mais ! On est pas en Suisse.

Posté par Victor - Posté le 7 février 2014 à 8 h 53 min

Si même les Suisses plagient, le monde tourne à l’envers. Il faut être partout sans pitié avec les plagiaires. Je m’interroge: à supposer que le prof plagiaire relève un plagiat chez l’un de ses étudiants, comment va-t-il réagir? Il aura sans doute des difficultés à lui annoncer que son travail est indigne d’un travail universitaire au simple motif qu’il s’agit d’un plagiat quand, lui-même, a été condamné pour plagiat. Bref, c’est le faussaire qui devient directeur de la Banque de France. Et Garçon a raison: les collègues sont coupables de passivité à son encontre. Le bonhomme est indigne de son titre, il doit lui être retiré.

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