Les Suisses sont idiots: ils ne croient pas au Père Noël !

Faut-il qu’ils soient idiots ces Suisses! A une très forte majorité, ils viennent en effet de voter le rejet d’une initiative lancée en 2009 par les Jeunes socialistes suisses et qui visait à encadrer les rémunérations dans les entreprises : entre le plus bas salaire et le plus élevé, l’écart maximal aurait été de 1 à 12. Le droit suisse des sociétés se serait ensuite chargé de faire respecter cette clause dans les statuts des entreprises installées en Suisse. Avec l’initiative 1 :12 s’en était donc terminé de ces hyper-riches arrogants, de ces patrons roulant sur l’or au volant de puissants bolides ! Dans les entreprises, une saine atmosphère de kibboutz aurait enfin régné. On imagine sans peine la fureur enthousiaste d’une telle proposition en France…Moins malins que les Français, sans doute parce qu’ontologiquement lourdauds, les Suisses ont décidé du contraire : l’écart entre les « riches » et les « pauvres » au sein de l’entreprise ne sera pas fixé par la loi. Les partenaires sociaux, branche par branche, continueront à chercher des compromis sur le salaire minimal, sur les congés payés, sur les jeunes pris en apprentissage, etc. Bref, plutôt que de s’en remettre à la loi, les Suisses préfèrent les conventions collectives.

Comment expliquer un tel scrutin ?  Imagine-t-on la fureur qui se déchaînerait en France si une telle votation nous était soumise ?

C’est que les Suisses sont globalement assez « riches »: le pays vit au rythme du plein-emploi (3,6% de chômage, le plus bas en Europe), les jeunes sont en apprentissage ou au boulot (4% de chômage chez les 15-24 ans, taux le plus bas en Europe), les femmes y sont actives, plus qu’en France (72% vs 60% en France).  En Suisse, Martine Aubry aurait fait un bide : sur les étagères, la brillante énarque aux 35 heures est rangée aux côtés des marchands de poudre de perlimpinpin. En Suisse, le travail est en effet une vertu cardinale : avec 1890 heures ouvrées dans l’année, les Suisses travaillent presque 8 semaines de plus que les Français (1600)[1], et ils en redemandent ! Bulletin de vote à la main, ils ont approuvé le départ à la retraite à 65 ans pour les hommes (les femmes vont devoir s’y mettre à leur tour), ont rejeté l’initiative de six semaines de congés annuels, etc.  Du travail, en redemandent apparemment aussi les 145 000 Français, les 66 000 Italiens et les 57 000 Allemands qui, frontaliers, saluent tous les jours les douaniers suisses. Au final, à la fin du mois, en Suisse, le salarié bosseur touche un salaire de 5000 euros (salaire médian en 2012) quand le salarié français se contente de 1712 euros[2]. Rapport 1 :3 !!! Pour les bougons, insistons sur le fait que la vie en Suisse n’est pas plus chère qu’à Paris, foi de Parisien!

Il faut encore retenir que les Suisses sont capables d’indignation. En mars dernier, une initiative, dite « Contre les rémunérations abusives », a également abouti. Thomas Minder, un petit patron de droite à la tête d’une entreprise familiale a, à cette occasion, ferraillé contre son propre parti. Minder a su convaincre les Suisses, sans doute beaucoup parmi ceux ayant voté dimanche contre l’initiative socialiste 1 :12, d’approuver une loi constitutionnelle obligeant de soumettre aux actionnaires les parachutes divers (doré, d’accueil, de départ, primes, achats de parts à prix préférentiels, etc) que s’attribuent trop de dirigeants-gredins avec la complicité de conseils d’administration fermés, que meublent sagement des copains d’école cooptés et les membres de la Caste.

Dans l’initiative rejetée hier, les Suisses n’ont pas souhaité que l’Etat s’immisce dans les relations que les partenaires sociaux entretiennent paisiblement depuis 1937, et dont les salariés suisses peuvent mesurer les bienfaits. A contrario, dans l’initiative acceptée de mars 2013, les Suisses ont souhaité que les actionnaires puissent pleinement exercer leurs responsabilités de copropriétaires des entreprises, et demander des comptes.

 Ces faits, qui entrent en cohérence, témoignent d’une maturité politique certaine et d’un fort bon sens économique. Ils expliquent en grande partie la prospérité enviée du voisin suisse.  Tous comptes faits, les Suisses ne sont donc pas tant idiots que ça !

 

 




[1] IMD World Competitiveness Yearbook, 2013, page 402.

[2] INSEE, chiffre 2011

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